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INTERVIEW-

FRANCESCA POLONIATO-MAUGEIN

Directrice du ZEF scène nationale de Marseille

réalisée par Solenne Astolfi,

membre de la rédaction

Aujourd’hui je me raccroche à l’art car dans cet espace-là il n’y a pas de violence.

UAM : Comment définiriez-vous l’engagement en quelques mots ?

FBM : Au-delà de mon investissement sur les missions qui me sont confiées, c’est travailler avec, travailler ensemble, avec les habitants, les politiques, avec les gens du territoire ; c’est un travail de collaboration sur un projet mené ensemble. Il ne s’agit pas de créer, de penser un projet pour quelqu’un mais « avec ».

 

UAM : Dans quelle mesure votre programmation est-elle déjà une forme d’engagement ?

FBM : Ma mission est de programmer des créations contemporaines, accessibles à tous, où tout le monde peut s’y retrouver, pas de spectacles élitistes, l’important est de donner envie aux gens de venir aux spectacles où les artistes sont eux-mêmes engagés dans leurs créations, et qui vont traiter des sujets sociétaux, engagés, généreux. Ma mission est de choisir des artistes qui ont envie d’être avec nous. Des artistes impliqués dans leur travail qui ont besoin de créer avec les habitants. Un désir qui fait partie intégrante du processus de création.

 

UAM : Comment parvenir à faire venir un public diversifié au ZEF scène nationale de Marseille ?

Comment avez-vous réussi ?

FBM : Le facteur le plus important, repose sur le travail de mon équipe avec les associations et les habitants, on a besoin d’eux comme eux ont besoin de nous, cette relation c’est ce qui apporte cette mixité sociale dans la salle. Nous ne sommes pas des « sachants ». 

Outre l’engagement de toute mon équipe il y a aussi une politique tarifaire mise en place avant ma nomination à la scène nationale. Réduire le tarif des places était nécessaire. Mais il faut aussi que les collectivités territoriales et l’Etat soient en accord avec cette politique-là. 

Et puis il y a la qualité de l’accueil, l’hospitalité nécessaire. C’est essentiel pour nous, d’accueillir les gens de façon chaleureuse, simple. Les mettre à l’aise dès leur entrée dans le théâtre constitue aussi une de nos missions importantes. Cette proximité avec le public est au cœur de notre projet, il est primordial pour toute mon équipe d’être présent, moi-même je suis présente aux spectacles pour accueillir aussi les spectateurs. C’est une marque de fabrique, je demande à tous mes collègues de faire de l’accueil une mission phare de notre action.

Je me considère ainsi comme le capitaine d’un navire, je suis à la barre non pas avec mes salariés mais avec mes collègues, tout le monde tient la barre mais je donne et garde le cap ; pouvoir laisser la barre est aussi une forme d’engagement. 

 

UAM : Comment choisissez-vous vos artistes compagnons, les compagnies que vous soutenez, que vous accompagnez ? Qu’est-ce qui motive vos choix ?

FBM : Ce ne sont pas des appels à projet, ce ne sont que des rencontres. Je ne délègue pas le choix des artistes, je reste la capitaine, je fais un choix. Il y a le travail artistique qui est primordial et qui doit résonner avec le projet artistique d’ensemble de notre scène nationale, mais surtout l’engagement humain de chaque artiste et sa générosité. Il faut qu’ils aient envie d’être sur ce territoire et de travailler avec le territoire et avec toute notre équipe. Cela demande du temps, ils sont co-produits, diffusés, programmés, et ils ne comptent pas leur temps. Et nous sommes là pour les accompagner, les « cocooner », ils ont des bureaux à leur disposition … ; ils ont toute l’équipe à leur service, les conditions humaines et financières réunies sont intéressantes. Une fois le choix établi des artistes, je délègue totalement le travail d’accompagnement et de création à mes équipes et les choses m’échappent ensuite car c’est eux qui fabriquent. C’est grâce à la relation de confiance créée que le processus de création peut se dérouler en toute liberté et générosité.

 

UAM : Quelles sont selon vous, les grandes missions du théâtre de la « cité » au sens latin du terme ?

FBM : C’est déjà penser et créer un espace qui, architecturalement parlant, puisse accueillir les habitants à n’importe quel moment de la journée. Ce serait que le théâtre devienne un réel lieu de vie : un espace de jeux, un espace de lecture pour tous les habitants _ des femmes par exemple qui pourraient venir se poser pour lire _, un espace bar/restauration _disposer d’un lieu chaleureux pour déguster des pâtisseries réalisées par les habitants, boire un verre…_, un espace aussi pour répondre aux demandes des habitants d’aide à l’écriture, à la rédaction de certains documents, papiers, lettres… parce qu’il y a un besoin. 

J’aimerais aussi que l’espace du théâtre soit en lien avec celui de la bibliothèque, c’est déjà le cas, mais j’envisage de renforcer cette jonction entre ces deux lieux. Ces deux espaces sont encore trop cloisonnés, des projets bien-sûr, existent entre les deux mais il faudrait des locaux plus adaptés pour que les gens puissent venir comme ils vont dans une salle de sport… Il nous semble essentiel de pouvoir répondre le plus souvent aux demandes et besoins des habitants. C’est un projet à mener, beaucoup de choses à inventer encore pour transformer ce lieu. Il ne s’agit donc plus d’accueillir un public mais des habitants. Depuis quelques temps nous recevons un habitant qui vient lire son journal tous les jours : offrir un espace de vie, un lieu d’échanges demeure la mission phare de notre action. Le théâtre doit devenir un lieu de vie.

 

UAM : Les politiques vous suivront dans ce projet ou comptez-vous uniquement sur la mobilisation des associations ? 

FBM : Les collectivités territoriales et l’Etat sont déjà très sensibles à mon projet, je suis très bien accompagnée ; depuis 5 ans, ils sont très présents, la fusion avec la Gare Franche a été possible grâce à eux. Ils connaissent ce souhait, mais il faut évaluer les possibilités pour le mettre en place. Les collectivités financent déjà les prochains travaux qui vont être réalisés à la gare Franche dans un an.

 

UAM : Comment les scènes du spectacle vivant parviendront-elles, selon vous, à sortir de cette crise ? 

FBM : Je ne sais pas. Je ne suis ni scientifique ni politique mais ce que je sais c’est qu’on s’adapte, et surtout j’accepte de ne pas savoir. On construit, on déconstruit…, c’est fatigant, certes, mais on va continuer à avancer de toute façon. On va continuer à tâtonner encore longtemps, à se battre mais c’est nécessaire. 

 

UAM : Vous restez optimiste, l’Espoir selon vous, sur quoi repose-t-il aujourd’hui en tant que directrice d’une scène nationale ? 

FBM : Il faudra peut-être vivre avec ce virus, mais il faut que les gens reviennent dans les théâtres. La parole extérieure n’est plus efficace, n’est plus juste ; il n’y a que les paroles à l’intérieur qui peuvent être dites, exprimées pour être bien reçues, entendues ; ce sont les seules paroles puissantes. Aujourd’hui je me raccroche à l’art car dans cet espace-là, il n’y a pas de violence.